lundi, juillet 03, 2006

Il était une fois lui


Septembre 1986, carré St-Louis, l'ancien hôpital Vogel.

La couette de travers, l'oeil noir, le geste sicilien, il gueule. Devant lui, la stagiaire qui fait office de secrétaire de production. Elle est toute petite et parait encore plus petite parce qu'elle est terrorisée. Il n'est pas beaucoup plus grand mais il est beau. Beau comme une photo de Curtis. Beau comme une eau forte de Georgia O'Keefe. Un sale caractère qu'il porte en masque full face pour cacher un romantisme débridé, presque naïf, de St-Ex version trash. La semaine d'avant, il lui a pété une autre crise parce qu'il considère qu'elle perd son temps dans une job de bureau au lieu de faire ce qu'elle a à faire. Il est volatile, emporté, exaspérant, tyrannique, doué, attachant. Simultanément. La petite secrétaire se dit que si elle osait être comme lui, elle serait bien mieux payée...

Il a le sens de l'image alors il balance le formulaire à travers la pièce dans un grand geste cinématographique. La secrétaire se lève pour ramasser le papier sur le plancher couvert de poussière en se disant qu'il ne lui signera pas le maudit papier et que son dossier ne partira jamais à temps. C'est sale partout, le bureau de la réception est une planche de plywood. Il y a des téléphones, une machine à écrire, le tableau de l'horaire de tournage, that's it. Même pas d'ordinateur. C'est un petit film, sans budget. Tout l'argent va à l'écran.

- Je ne signerai pas ça.

- C'est pour les assurances.

- Je m'en sacre des assurances. Je signerai pas.

- C'est la garantie de bonne fin qui demande que...

- Je m'en sacre de la garantie de bonne fin. Je conduit ma moto quand je veux, mon avion quand je veux. Personne me dit quoi faire.


Le producteur sort de l'ancienne salle d'opération qui lui sert de bureau. Il est pas énervé. Il a l'habitude.

- Tu signes pas, tu fais pas ton film.

- ...


- Je veux que tu t'engages à ne pas conduire ni ta moto, ni ton avion pendant toute la durée du tournage.

- Pendant que je tourne, d'accord. Mais la fin de semaine, je fais ce que je veux.

- Hors de question. Si tu te casses la gueule...

- Je ne me casserai pas la gueule.

- Si tu te casses la gueule parce que tu as pris ton avion ou ta moto, le garant de bonne fin ne nous donnera jamais l'argent pour finir le film.

- Tu finirais le film sans moi?!

Une minute plus tard, il avait signé.

***

Dix ans plus tard, une journée chaude en août. La petite secrétaire est encore petite mais elle n'est plus secrétaire. Elle ouvre la télé. Un avion privé vient de s'écraser. Des images de l'appareil calciné.

Elle a su tout de suite que c'était lui. Avant même qu'on dise son nom. Elle s'est assise sur le nouveau divan qu'elle venait d'acheter et elle a pleuré à gros hoquets morveux. Orpheline.

Des êtres à qui personne ne dit quoi faire, il n'y en a pas beaucoup.






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