jeudi, juin 22, 2006

Mondanités

Il arrive que Cendrillon quitte le monde du bas des marches pour sortir dans le monde du milieu.

Le monde du milieu ne connait pas le monde du milieu de Tolkien. Ils ne savent pas ce que c'est. Ce qu'ils savent, par contre, c'est combien a coûté le Seigneur des Anneaux et surtout combien il a rapporté.

Vous savez de qui je parle. Le monde du milieu. Suivez mon regard...

L'industrie.

Ce soir là, l'industrie était rassemblée dans un club de golf de Terrebonne pour manger du roast beef bouilli, de la patate au four sèche comme les chemises de l'archiduchesse et de la Boston détrempée à la vinaigrette Mille Isles. Le tout agrémenté de spots dans la face, postérité oblige, d'un micro full reverb et d'un billet de présence sous la napkin 100% acrylique.

Quand je sors, je sors.

C'était pour une bonne cause, la relève. La relève c'est comme la vertue, on ne peut pas être contre. Enfin si, mais on n'a pas le droit de le dire. Ça fait tellement plaisir à l'industrie de penser qu'elle a un coeur. La relève est notre caution morale à tous. D'ailleurs, chaque fois que je pense à mes étudiants, je m'accorde dix points de plus. Après tout, je ne leur ai probablement pas enseigné grand' chose mais je leur ai ouvert ma table, ma maison, mon porto et mon carnet d'adresse. Certaines se sont même crues invitées à prendre mon mari.

Faut pas charrier.

Pendant les années où j'ai enseigné, je les ai tous aimés ces flos au nombril pas sec qui pour la plupart étaient à peine sortis de chez leur mère. Ils n'avaient rien vécu et ils voulaient écrire. Qu'est-ce qu'on écrit quand on n'a pas encore reçu de coups (non, le divorce des parents ne compte pas, la privation d'un Big Wheel non plus)?

Ils copiaient, sans le savoir. David Lynch, en tête du hit parade des idoles, leur Camus à eux. The Kingdom de Lars Von T était leur série culte. Surtout les garçons. Les filles, elles, faisaient semblant d'aimer ça pour avoir l'air cool mais au fond, elles s'emmerdaient avec Von Triers. Elles préféraient, de loin, Pedro.

Pour vous dire la vérité, moi aussi je préfère Pedro. De très loin. Je ne fais même pas semblant d'avoir l'air cool avec Lars le Sadique Scandinave.

Tous, ils étaient touchants dans leur désir d'avoir du talent et je les aimais pour ça. Pas également bien sûr, ni tous les jours. Certains étaient là pour se faire des contacts. Ils en voulaient pour leur argent. Ils avaient acheté un forfait, ils voulaient leurs bébelles. Ceux là se sont privés du plaisir inoui de découvrir leur personnalité de créateur.

Bon, créateur c'est peut-être un grand mot. Pour paraphraser Salieri, Dieu ne nous a pas tous créés égaux.

Ceux qui m'ont bouleversée sont rares. Les vrais, ceux qui sont tout croches mais fulgurants, les illuminés qui n'ont même pas conscience de l'or qui les habite, ceux qui passent par dessus l'orgueuil et offrent leurs imperfections à ton regard pour aller plus loin, ceux-là valaient toutes les bouteilles de porto, toutes les additions ramassées au resto, toutes les heures supplémentaires accordées gratuitement et sans regarder sa montre, juste pour la joie d'assister à une mise au monde.

Je crois, profondément, qu'on ne peut aider que quelqu'un qu'on aime. Et que c'est très bien comme ça.

Ça y est, on est dans le deep alors que j'écrivais un carnet mondain. Je vous amenais au golf. Du Ralph Lauren, des Mercedes, du shop talking. Ben oui, tiens. J'ai pris un chemin de traverse. Je devais vous raconter les fredaines et bons mots des players de Terrebonne. Ce sera pour une autre fois, allez. La vie est longue.

Tout de même, j'ai un minuscule remord. Faudrait pas croire qu'il y a que des vrais créateurs purs et des méchants producteurs salaces. Ça dépend des jours, ça dépend qui, et ça dépend qui avec qui.

Il y a, dans le monde du milieu, des joueurs de golf qui en veulent pour leur argent.

Il y a aussi parfois, des beaux grands bums extravagants et des beaux petits pétards allumés qui sont là pour l'euphorie de la mise au monde. Qui aiment voir quelque chose se construire, prendre forme et exister.

Bon après si ça permet de boire du champagne, d'aller à Cannes et de conduire une BMW, on va pas lever le nez sur les extras.

Ce qui me fait penser, pour dessert au club de golf, y'avait de la tarte au sucre avec des bleuets rabougris sur le dessus. Le tout assorti d'un truc amer et dégueulasse qu'ils essayaient de faire passer pour du café.

Je suis rentrée avant minuit.




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