lundi, juillet 17, 2006

MABROUK

MABROUK: Expression libanaise consacrée qui veut dire à la fois "félicitations", "meilleurs voeux" et "que cela te porte chance". Par exemple, si vous achetez une voiture, le vendeur vous tendra les clés en vous disant; "mabrouk".

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Depuis six jours, je regarde ces sandales rouges et je pense à celui qui me les a vendues. Il tenait une minuscule boutique de chaussures à Achrafieh, le quartier chrétien de Beyrouth et il m'avait offert un café bien sucré, dense comme une confiture, un délice. Nous avions discuté chaussures, art de vivre et féminité. J'étais entrée pour des baskets, triste à mourir, je suis ressortie avec des sandales aux lanières de soie brodées, ayant retrouvé une certaine foi en l'homme. Et bénie par ses encouragements à bien vivre le reste de ma vie; "mabrouk".

Ce sont mes sandales porte-bonheur. Je me demande si le propriétaire de la boutique d'Achrafieh a été épargné par les bombes.

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Juin 2000. La première terrasse de l'été, rue Cherrier, avec des copines et trop de Chardonnay, comme il se doit. Le soleil est doux à mon coeur dévasté. Discussion profonde, les hommes en général, la mode, les hommes qui nous brisent le coeur en particulier, les illusions qui tombent une à une, les mérites comparés d'Ogonquit et de Cape Cod. Mon téléphone se met à cracher un adagio. Numéro inconnu.

- Allô?

- Bonjour (français impeccable, accent que je ne parviens pas à identifier, voix rieuse), vous êtes X? Je suis Dima Al Joundi, je distribue des films au Liban et nous aimerions vous inviter au sommet de la francophonie qui se tiendra à Beyrouth cet été.

- Heu.

Des images de guerre, les otages, les attentats, les massacres, les visions d'immeubles défoncés par les obus, les frasques du Hezbollah et de l'occupation du sud Liban par Israël me viennent en tête. Quand on pense destination d'été, c'est rarement Beyrouth qui vient en premier. Je m'entend penser; "une seule vie. Je n'ai qu'une seule vie". Et ma décision est prise.

- Why not? Pardon, je voulais dire, oui, certainement, j'irai avec plaisir.

Les copines parlent toujours mecs. Je vide mon verre.

- Je pars pour Beyrouth, dans deux semaines.

Elles me regardent comme si j'étais tombée sur la tête. Je suis maso ou quoi? Je n'en ai pas eu assez dans la dernière année? Il faut en plus que j'aille me promener dans un pays sur des charbons ardents, cherchant désespérément la paix au milieu des ruines?

Oui. Et puis, faut pas exagérer. Ils sont en train de reconstruire, avec patience. Je m'identifie totalement. J'aime déjà Beyrouth.

J'apprendrai plus tard que Dima a demandé à d'autres cinéastes d'ici de venir et qu'ils ont tous refusé. Probablement à cause des mêmes images. Que seul un autre québécois a accepté. Il est vrai qu'il est africain et qu'il en a vu d'autres. N'empêche, l'invitation est un signe du destin. Kadaa wa kadar.

Yallah.


... suite demain.




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